Source photo  @grifix

Témoignage : Guillaume de retour de compostelle

Un sentiment de vide.
Un sentiment de non sens.
Que fais-je ici , dans ce monde, sur cette terre ?
Vers quoi puis-je tendre ? Vers quoi puis-je me diriger ?
Où est ma place dans cette immensité sans fin ?

Je ne sais où aller… je me sens totalement perdu.
La vie me parait, telle une immensité sans repères. Je me sens comme une ombre perdu dans la nuit. Je ne parviens à me trouver. Ou est la lumière ?

Qui suis-je ? Suis-je bien vivant ? Ai-je réellement la sensation d’exister, “d’être” ?

Je suis dans le doute, un doute permanent. Seule la nuit et son indicible et impénétrable noirceur apparaissent alors à mon esprit.
L’horizon me semble bouché, obscur. Je ne parviens à voir au loin, je ne parviens à trouver de sens.

Je suis en recherche, ma vie est recherche.

Quel chemin emprunter ? Quelle voie poursuivre ?
Plus je pense, plus je réfléchis et plus j’ai le sentiment de me perdre, de me disperser.
Je ne parviens à être présent. Je m’épuise.
Le château de sable s’effondre à la première vague. Puis-je continuer à vivre de sable ?
Je m’isole et m’enfonce sans cesse un peu plus.
J’ai le sentiment que rien ne marche, que rien ne prend sens.
Alors pourquoi ne pas aller marcher ? Marcher vers soi ? Marcher un temps, laisser derrière soi ce qui n’a plus à être, ce qui n’est plus.
Se contenter d’avancer pas à pas, de cheminer le temps d’un instant que je m’accorde.

Compostelle ? Le chemin de Compostelle ?
Ce chemin ne m’a t-il pas déjà parlé ? Ne l’ai je pas déjà entendu murmurer à mon oreille ? N’est-il pas déjà en moi ? Ne l’a t-il pas toujours été ? Je sens au fond de moi que c’est le moment. Cesser de faire marche arrière. Marcher de l’avant.
Un chemin se présente à moi… pourquoi ne pas le prendre ?

Je ne sais pas trop ce qu’est ce chemin. Je me renseigne sans trop me renseigner, pour partir avec le moins d’à priori possible. Faire connaissance le moment voulu. “Vivre” le chemin. Éviter de conceptualiser, d’en faire un trophée, une fin en soit.

Prendre avec soi le strict nécessaire (au début, il y en a toujours trop). Le sac se vide petit à petit, ou plutôt il parait moins lourd. Il pèse moins sur les épaules, sur l’être. Mais tout demeure, tout reste là, rien ne se vide en soi, rien ne s’efface.

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Je pense que ce chemin est un moyen et une opportunité réelle pour s’ouvrir à une conscience plus vaste de la vie. Pas de passé à oublier, à effacer, à dissoudre. Se prendre deux mois pour vivre de l’essentiel. Réapprendre à vivre avec le nécessaire. Réapprendre à vivre dans le présent. Le chemin fût pour moi, avant toutes choses, un chemin fait de rencontres. Un instant propice à l’échange. Un moment d’ouverture, une ouverture au moment. Je me suis permis cela, durant ces deux mois.

Je suis disponible pour aller à ta rencontre. Mieux nous sommes disponibles, disposés, ainsi la rencontre se fait, elle vient à nous. Se créé ainsi une ouverture, un champ sans bornes ni limites… qui s’étend à l’infini. Le champ de la rencontre, le champ de l’accueil, le “champ des étoiles”.

Oublier pour un temps ses origines, sa profession, son statut, son rôle dans la société. Oublier pour un temps le personnage que nous jouons tous, laisser un tant soit peu le masque que nous portons dans la société, dans le monde. Commencer peut-être déjà par en atténuer les contours, laisser pointer le bout de son nez.

Oser être vrai, oser exprimer sa véritable nature, sa nature unique. Chaque jour des liens se tissent ou ne se tissent pas. Chaque jour a son lot de sourires, mais aussi de grimaces. J’ai du temps à t’accorder, tu as du temps à m’accorder. Nous sommes en accord ou nous ne le sommes pas: l’essentiel est-il ici ? Ton âge, ton statut social, ta nationalité, tes origines, ton sexe, ta chanson préférée, la marque de ta nouvelle bagnole… L’essentiel est-il ici ? Pas de sélection à l’entrée, pas de filtrage: mon CV n’est pas dans ma poche. Tu as ta vie, j’ai la mienne. Tu as tes motivations à faire ce chemin, j’ai les miennes. Cela ne nous empêche pas de marcher cote à cote, le temps d’un instant, d’une éternité ?

Parfois même tu m’offres du réconfort, tu me donnes du courage… nous partageons un instant, nous “vivons” l’instant qui s’offre à nous. Je t’offre l’espace temps de notre rencontre, ma présence. Bon, il m’arrive parfois d’être ailleurs, à penser, repenser et repenser encore, mais je suis aussi à même d’être là, bien là, à tes côtés. De petits gestes, de petites attentions, de la simplicité, s’offrent alors à chacun… “l’extraordinaire” n’est pas ici, à moins que ? N’est-ce pas cette douce simplicité qui révèle au grand jour l’extra-ordinaire? Nous partageons un bout de route, un bout de vie. Parfois nous nous confions, parfois non. Parfois c’est le silence qui nous confit quelque chose.

L’opportunité d’être présent, à soi et aux autres, aux silences et aux mots.

Sur le chemin, nous nous croisons, nous recroisons ou bien même nous ne nous croiserons jamais. La rencontre se fait ou ne se fait pas. Mes pas m’entraînent vers toi, vers un ailleurs, vers un inconnu qui se dessine jour après jour.
Où vais je demain ? Dois-je guider mes pas ou me laisser guider par eux ? Chercher à organiser, planifier, régler, compter, cadrer, ajuster, réajuster ? Où ne pas chercher ? Inconnu ou connu ?
Prendre le temps, prendre son temps, ou courir après le temps ?? Le temps de voir, d’écouter, d’admirer, de profiter, d’accueillir ! Éviter de se prendre au sérieux, se laisser prendre au jeu… vivre le jeu… éternellement ?
Se laisser être, n’être rien d’autre que soi, laisser l’imagination du mental s’occuper de son imagination. Vaquer au nécessaire, au vital. Débrancher un temps la machine à penser, revenir à soi, à l’instant, à l’unique. Apprendre à s’écouter, profiter du moment, de chaque rencontre, de chaque silence. Avancer chaque jour au rythme de ses pas. Y côtoyer la nature, son immensité, sa diversité, son silence. Se laisser bercer par elle, oser devenir léger, légèreté, souplesse… Respirer !

Rire pleurer, crier, parler, se taire, chanter, ne rien faire de tout cela, tout faire en même temps !?

Accepter les imprévus, accepter le “désagréable”, les accueillir. Être accueil de la pluie qui tombe, du vent qui souffle, des sentiers boueux, du chaud, du beau, du laid, des variations infinies …

Un chemin de vie. Utopie ou réalité ? Quelle importance au final ?

Sur le chemin, j’ai vécu de hauts, de bas , d’agréable, de moins agréable, de joies, de peines… J’ai vécu ! Personne ne pourra m’enlever cela.

Ce chemin n’a cependant pour moi rien de “magique”, rien de “féerique”. Ce ne fut pour moi un rêve éveillé, un conte de fée. Ce fût simplement un moment, un temps que je me suis accordé. Une bougie s’est allumée, j’ai suivi sa trace. Pas de réelle aboutissement, aucune arrivée. La flamme n’est pas éteinte, elle vient seulement de naître, balbutie encore.
Un chemin comme un autre et pourtant si différent. Aucune transformation à la clef, aucun remède miracle, mais une opportunité, celle d’être présent à soi, d’« être ». Une ouverture à ce qui est.

Une fenêtre qui s’ouvre, une bougie qui s’allume, une petite voix qui murmure… l’appel est le même: une ouverture, une lumière, un bruit sourd.

Chaque chemin est unique, chacun suit le sien.

Compostelle fût pour moi un bout de ce chemin, un fragment de vie. Rien n’est achevé, rien ne redémarre. La vie suit son cours dans une quête perpétuelle de présence, de silence, de soi. Revenir à la source, à chaque instant… éternellement.

 

Un article proposé par Guillaume

J'ai 21 ans, voyageur dans l'âme... j'ai parcouru le chemin de St-Jacques-de-Compostelle au printemps 2013

Comments:1

  1. Comme c’est bien écrit !
    « …J’ai vécu ! Personne ne pourra m’enlever cela… »
    « Chaque chemin est unique, chacun suit le sien ! » Tout est dit !!
    Parfois on retrouvera des expériences ou des sensations communes à d’autres pèlerins.
    Cependant, chacun marche pour soi et par soi.
    Sans égoïsme pour autant.
    Sans chercher une finalité à l’aventure, ou une morale à l’histoire.
    Sans critique, sans scepticisme pieusement conservé.
    Sans orgueil, ni moi-je, inutiles ici.
    Sans appréhension, ni a priori. Il y a toujours une solution et adaptation à tous les instants.

    Avec une grande ouverture de soi, simplement.
    L’essentiel est de désarmer, se donner sans réserve
    au Chemin,
    aux rencontres,
    au climat, et à l’environnement ;
    s’ouvrir à toutes les sensations.

    A celui qui marchera en ne regardant que ses pieds, sa montre, sa carte, et qui ramènera de ses pas comptés ou perdus de pauvres constats, je souhaite qu’il se rende compte qu’il est passé à côté de SON chemin, et n’ait plus que l’envie de le refaire…pour le vivre, tout simplement.

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